Dakar, janvier 2026 – Face à l’appauvrissement croissant de ses terres agricoles, le Sénégal lance une initiative d’envergure nationale pour évaluer avec précision l’état de ses sols. Cette démarche, fondée sur un protocole scientifique rigoureux, vise à constituer une base de données essentielle pour guider les futures actions de préservation et de régénération des écosystèmes cultivables.
Cette opération s’inscrit dans un contexte régional où la baisse de fertilité des terres, l’érosion et les effets du climat menacent directement les récoltes et la sécurité alimentaire. La réponse sénégalaise se veut méthodique et technique, mobilisant des experts locaux pour un diagnostic approfondi du territoire.
Une formation pour harmoniser les pratiques sur le terrain
La concrétisation de ce projet a nécessité une préparation minutieuse. Du 20 au 22 janvier 2026, le Pôle de Recherches de Hann a accueilli une session de formation destinée à quarante-huit agents techniques. Ces professionnels, issus de l’Institut Sénégalais de Recherches Agricoles (ISRA), de l’Institut National de Pédologie (INP) et de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), se sont familiarisés avec un outil d’analyse standardisé.
L’objectif de cette session était opérationnel : assurer que toutes les équipes déployées ultérieurement à travers le pays appliquent les mêmes procédures de prélèvement et d’observation. Cette uniformisation est cruciale pour garantir la fiabilité et la comparabilité des données qui seront collectées depuis différentes zones agro-écologiques.
La cérémonie d’ouverture de cet atelier a réuni des représentants des principales institutions impliquées. Elle a été présidée par le Dr Djiby Dia, agissant au nom du Directeur Général de l’ISRA, en présence du Dr Alfred Kouly Tine, Directeur Général de l’INP.
L’adoption d’un cadre d’évaluation scientifique éprouvé
Le protocole au cœur de cette campagne, le « Land Degradation Surveillance Framework » (LDSF), fournit une méthodologie structurée pour évaluer la santé des terres. Développé à l’origine par le Centre mondial d’agroforesterie (ICRAF), ce cadre permet d’évaluer une série d’indicateurs physiques et chimiques sur des parcelles définies.
Sur le terrain, les équipes formeront des carrés d’échantillonnage de cent mètres de côté. À l’intérieur de ces périmètres, elles procéderont à des observations et des collectes systématiques. Les paramètres relevés seront nombreux : la composition et la structure du sol, sa teneur en éléments nutritifs, son taux de carbone organique, ainsi que l’état de la couverture végétale. Les signes visibles de dégradation, comme les ravines dues à l’érosion ou les encroûtements de surface, seront également cartographiés.
Cette approche permet de quantifier des phénomènes souvent décrits de manière qualitative. Elle offre une image détaillée non seulement des pressions subies par les sols, mais aussi des signes potentiels de leur régénération naturelle ou assistée.
Des données cruciales pour orienter les décisions agricoles
La finalité de cette vaste collecte d’informations est de produire une cartographie nationale détaillée de la fertilité des sols. Actuellement, le manque de données actualisées et homogènes à l’échelle du pays limite la capacité à adapter les pratiques culturales aux réalités pédologiques de chaque région.
Les analyses qui découleront de cette campagne fourniront des renseignements concrets aux agronomes, aux coopératives agricoles et aux services de l’État. Elles permettront, par exemple, de mieux cibler les apports en engrais, d’adapter le choix des cultures à la capacité nutritive des parcelles ou d’identifier les zones prioritaires pour des programmes de restauration.
Cette initiative sénégalaise s’aligne sur un programme régional plus vaste, le Programme Régional de Cartographie de la Fertilité des Sols de l’Afrique de l’Ouest. Le déploiement national est coordonné par le Dr Abdoulaye Badiane de l’ISRA et bénéficie d’un financement de la Banque Islamique de Développement.
Une réponse technique à un défi environnemental multidimensionnel
Les terres sénégalaises, comme celles de nombreux pays sahéliens, subissent des pressions combinées. L’épuisement des nutriments, dû à des décennies de culture souvent intensive sans restitution suffisante de matière organique, en est une cause majeure. Ce phénomène est aggravé par des processus d’érosion, que ce soit par l’eau lors des pluies violentes ou par le vent en saison sèche.
Parallèlement, la salinisation des sols, notamment dans les zones côtières et les basses vallées fluviales, progresse et rend de nombreuses superficies impropres à l’agriculture conventionnelle. Ces facteurs de dégradation sont amplifiés par la variabilité accrue des régimes pluviométriques et l’augmentation des températures moyennes, qui modifient les équilibres biologiques des sols.
La baisse de productivité qui en résulte a des implications directes sur les rendements des cultures vivrières et de rente, affectant les moyens d’existence en milieu rural. Elle oblige également à une expansion des surfaces cultivées pour maintenir la production, pouvant ainsi contribuer à la déforestation et accentuer le cycle de dégradation.
La prochaine étape : le déploiement des équipes sur l’ensemble du territoire
Avec la formation des agents maintenant achevée, la phase suivante du projet consistera en la collecte effective des échantillons. Des équipes vont sillonner le pays pour réaliser des prélèvements selon la grille définie par le protocole LDSF. Ces campagnes terrain demandent une logistique importante et devraient se poursuivre sur plusieurs mois.
Les échantillons de sols prélevés seront ensuite acheminés vers des laboratoires agréés pour y subir une série d’analyses. Les résultats de ces tests en laboratoire, croisés avec les observations de terrain, formeront la matière première de la future carte nationale. Le traitement de ces millions de données nécessitera également l’utilisation d’outils de géomatique et de modélisation statistique.
Cette cartographie n’est pas conçue comme un état des lieux figé, mais comme un outil dynamique. L’ambition affichée est de pouvoir répéter ces mesures à intervalles réguliers, créant ainsi un système de surveillance qui permettrait de suivre l’évolution de la santé des sols dans le temps, d’évaluer l’efficacité des pratiques agricoles recommandées et de détecter précocement de nouvelles tendances à la dégradation.
En mobilisant ses compétences nationales autour d’un protocole scientifique international, le Sénégal se dote d’une infrastructure de connaissances. Les informations générées par ce travail de fond sont attendues pour éclairer les choix techniques et soutenir une gestion éclairée de ce capital naturel fondamental qu’est la terre fertile.

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